Extrait N°2 – Opération « Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent » : L’Homme en noir

nouveau grenouille

Après un extrait de la novella « Le magicien », je vous propose de découvrir quelques pages de l’une de mes nouvelles, intitulée « L’homme en noir ». Elle est issue du recueil « La main du diable et autres contes macabres » (éditions L’Ivre-Book).

 

[…] — Vous n’aviez rien du tout à votre arrivée, mademoiselle. Le 911 a envoyé une ambulance chez vous, expliqua Lambert en lisant sa fiche médicale. Comme personne ne répondait, la police est intervenue pour défoncer votre porte. Vous étiez allongée sur le sol, inconsciente, mais sans blessure apparente. Que s’est-il passé ? Vous vous en souvenez ?

— Un homme… Un homme entièrement vêtu de noir était là… chez moi. Il me regardait sans bouger.

— Un homme ? Il n’y avait personne chez vous à l’arrivée des secours, mademoiselle.

— C’est impossible ! Il était là, je vous dis !

— À quoi ressemblait-il ? Vous l’avez déjà vu auparavant ? 

Anne hésita un peu avant de fournir une réponse. Elle savait très bien que ce qu’elle dirait justifierait forcément la présence de ce psychiatre à ses côtés, voire son admission en section psychiatrique. Elle se lança pourtant dans une tentative d’explication.

— Il n’avait… pas de visage. Il était comme un ombre, une ombre noire. Je sais que ça a l’air ridicule…

— L’esprit nous joue des tours parfois. Si vous vous êtes évanouie, votre cerveau a pu manquer d’oxygène, ce qui aura créé une hallucination. Vous n’êtes pas folle pour autant, la rassura Lambert. 

Subitement, prise de panique, Anne hurla en se tenant la tête. Le personnel présent dans la pièce sursauta, effrayé par ses cris. Le moniteur cardiaque auquel elle était reliée retentit, son cœur battait bien trop rapidement.

— J’ai mal, faites quelque chose, gémit-elle. Ma tête… elle me fait mal. 

Le médecin saisit une seringue contenant un calmant et le lui injecta. Elle cria de plus belle en désignant le couloir que l’on apercevait depuis la grande vitre de sa chambre.

— Il est là ! hurla la jeune femme que deux infirmières tentaient de maîtriser. Il est là, vous ne le voyez pas ? Il est venu, il m’a retrouvée !

— Je ne vois personne, répondit Lambert en serrant sa main droite pour la tranquilliser. 

Seuls l’homme de ménage et deux médecins se trouvaient dans ce couloir. Anne se calma un peu, assommée par l’injection qu’elle venait de recevoir. Un liquide tiède ruissela alors de son front vers sa joue. Elle s’essuya d’un revers de main. Ses doigts étaient maculés de sang . Des gouttes perlèrent sur son drap, comme cela s’était produit dans sa salle de bain. Le Dr Lambert la fixa d’un air médusé.

— Votre front, balbutia-t-il. Il… Il saigne. 

Il s’approcha pour nettoyer la plaie avec une solution antiseptique. Lorsque sa peau fut entièrement débarrassée de toute trace de sang, il réalisa qu’elle n’avait aucune blessure. Le drap et sa chemise étaient pourtant maculés de taches rougeâtres. C’était impossible. Comment une telle chose pouvait s’être produite devant ses yeux ? Il observa son visage, ses yeux, son nez. Elle n’avait rien. Ce sang semblait être venu de nulle part.

— Vous voyez que je ne suis pas folle, lui lança-t-elle. Vous me croyez, maintenant ?

 Le Dr Lambert continua de l’examiner. Il voulait absolument trouver une explication médicale à ce qui venait de se produire, mais n’y parvint pas. Il informa Anne qu’elle resterait en observation jusqu’au lendemain matin et qu’ensuite, si tous ses examens et ses radios étaient normaux, elle pourrait rentrer chez elle. Anne n’aimait pas beaucoup les hôpitaux, mais elle était rassurée de ne pas se savoir seule. Elle accepta donc bien volontiers de rester quelques heures supplémentaires. Lambert, visiblement soucieux, quitta la pièce, suivi des deux infirmières qui avaient assisté à la scène.

La jeune femme resta longtemps éveillée, se forçant à garder les yeux ouverts pour observer le moindre événement étrange, le moindre crissement, la moindre ombre suspecte. Mais vers une heure du matin, sa vigilance finit par retomber et elle s’endormit.

Quelques heures plus tard, sa porte s’ouvrit lentement en émettant un léger crissement. Une silhouette se faufila dans sa chambre et s’approcha de son lit. Sentant une présence à côté d’elle, Anne sortit brusquement de son sommeil et poussa un cri.

— Je suis désolé de vous avoir fait peur ! Je ne voulais pas vous réveiller, dit l’intrus, confus d’avoir effrayé Anne.

— Mais qu’est-ce que vous faites dans ma chambre ? Qui êtes-vous ?

Elle remarqua que l’homme portait une robe de chambre et des chaussons. Accroché à son bras, un tuyau le reliait à un goutte-à-goutte, lui-même suspendu à une structure à roulettes. C’était un patient de l’hôpital, forcément. Il se présenta rapidement : Daniel Duchesne. Il avait été admis dans cet établissement quelques heures auparavant. Une ambulance l’avait emmené après que des voisins l’aient trouvé inconscient dans l’entrée de son immeuble.

— J’ai entendu des infirmières discuter de votre cas. Elles croyaient que je dormais, mais j’ai écouté toute leur conversation.

— Et vous venez voir à quoi ressemble la folle dont elles parlaient ? ironisa-t-elle.

— Non. Je sais qu’il est très tard, mais j’espérais bien que vous ne seriez pas endormie pour que l’on puisse parler avant que vous ne partiez d’ici.

— Parler de quoi ?

— De ce qui vous est arrivé.

— Et en quoi ce qui m’est arrivé pourrait vous intéresser ? se méfia-t-elle.

— Je crois qu’il m’est arrivé la même chose… 

Daniel lui raconta les rares détails qu’il parvenait à se remémorer. Tout était encore très confus dans son esprit. Il savait que ses voisins de palier l’avaient trouvé allongé sur le sol, devant sa porte d’entrée ouverte. Il ne se souvenait même pas comment il était arrivé jusqu’à son appartement ni pourquoi il avait perdu connaissance. Il s’était ensuite réveillé à l’hôpital avec des douleurs à la nuque, sur l’épaule gauche et à la poitrine. Il était persuadé d’avoir des ecchymoses à ces endroits, mais il n’y avait pourtant aucune marque sur sa peau. Ses analyses de sang avaient révélé qu’il n’avait pas bu d’alcool ni consommé de drogue, ce qui aurait pu expliquer son amnésie et son évanouissement. Il ne portait aucune trace de coups et son portefeuille était toujours dans sa poche. Une agression était donc totalement à exclure. De toute façon, les caméras situées dans le hall de son immeuble et sur chaque palier auraient filmé son agresseur. Il ne semblait y avoir aucune cause pour expliquer son état et encore moins sa perte de mémoire.

— Qu’est-ce qui me dit que votre histoire est vraie ? s’enquit Anne. Et si vous aviez tout inventé pour trouver un sujet de conversation et venir me draguer ? Ou mieux : vous êtes peut-être un journaliste à la recherche de scoops pour un livre ridicule sur les phénomènes inexpliqués ! 

Duchesne éclata de rire. Il ne voulait pas lui donner l’impression de se moquer d’elle et s’excusa pour ce rire irrépressible. C’était sans le moindre doute la chose la plus drôle qu’il avait entendue depuis de longues heures. Il lui assura que son histoire était malheureusement bien réelle et qu’elle avait été consignée dans son dossier médical.

— Vous êtes très jolie, mais si je voulais vous draguer, j’aurais attendu de ne plus être en robe de chambre et en chaussons, avec un goutte-à-goutte accroché au bras, dit Daniel, parvenant à faire rire Anne à son tour. Ce n’est pas vraiment très sexy. 

Le visage de ce charmant trentenaire se crispa soudain. S’il était venu la voir, c’était pour aborder un sujet bien précis.

— Les infirmières ont dit que vous aussi, vous l’avez vu, reprit-il, plus sérieux.

— Vu qui ? demanda-t-elle en prenant une profonde inspiration.

— Cet homme habillé en noir. Celui avec un chapeau. Vous l’avez vu, n’est-ce pas ? 

Anne parut effrayée. Un frisson parcourut tout son corps. Comment était-ce possible que lui aussi ait vu cet homme ou plutôt, cette ombre noire qui ne semblait pas avoir de visage. Daniel Duchesne raconta qu’il s’était retrouvé chez lui sans comprendre comment il était arrivé là. Il n’avait aucun souvenir des heures précédant son réveil. Au moment de se lever, il avait eu l’impression qu’on l’avait roué de coups. Tout son corps était meurtri. Il était certain d’avoir très distinctement vu une rougeur et des traces bleuâtres barrer sa poitrine jusqu’à son épaule. Puis, alors qu’il se regardait dans le miroir, il avait aperçu quelqu’un derrière lui. Cette chose l’avait saisi par le bras pour essayer de l’emmener avec elle, mais Daniel avait réussi à lui résister et à s’échapper. Il était parvenu à ouvrir sa porte et avait dû perdre connaissance alors qu’il tentait de sortir de chez lui.

Anne eut peine à croire que lui aussi avait vécu exactement la même situation, peut-être en même temps qu’elle. Tout cela était totalement absurde, mais il paraissait évident que tous deux venaient d’être confrontés au même phénomène, à la même créature. Qui était-elle ? D’où venait-elle ? Que pouvait-elle bien leur vouloir ? Était-elle seulement bien réelle ? Aucun d’eux n’était en mesure de répondre à toutes ces interrogations, mais pour Daniel Duchesne, la réponse devait forcément se trouver quelque part dans ces heures que leurs deux mémoires avaient oubliées.

Anne raconta à son tour ce qui lui était arrivé, en essayant de n’omettre aucun détail. Daniel hocha la tête en entendant son récit. Elle se sentait si soulagée de pouvoir raconter son calvaire et ses peurs à quelqu’un qui la comprenait et qui ne prenait pas pour une illuminée.

Elle fut à nouveau prise de vertiges. Une émanation piquante enveloppa la pièce.

— Vous sentez cette odeur ? demanda-t-elle en mettant la main devant son nez.

— Oui, on dirait de l’ammoniaque, répondit-il en toussant.

Daniel se dirigea vers la porte afin de déterminer d’où elle pouvait provenir. La poignée était si chaude qu’il la lâcha brusquement. La porte et les murs donnant dans le couloir étaient brûlants. Pourtant, il n’y avait pas de fumée. Il saisit un drap et parvint finalement à ouvrir. Il n’y avait personne à l’accueil ni dans les couloirs. L’hôpital semblait désert, ce qui était impossible. Anne le rejoignit rapidement, intriguée par son silence.

— Où sont passés les gens ? s’inquiéta-t-elle.

— Je ne sais pas. Regardez, on dirait que des parties des murs et des sols ont fondu.

— Fondu ? Comment une telle chose serait possible ?

— Je n’en ai aucune idée. 

Ils avancèrent dans un couloir, lui aussi entièrement déserté et qui menait au comptoir des admissions. L’odeur âcre qui flottait dans l’atmosphère était de plus en plus suffocante. Daniel s’arrêta. Il fit signe à la jeune femme de ne plus bouger et de rester silencieuse. Elle s’exécuta.

— Vous avez entendu ces bruits de pas ? demanda Daniel. 

Anne murmura que oui. Ce bruit de chaussures semblait les suivre et s’était arrêté en même temps qu’eux. Persuadé d’être bien trop paranoïaque, Daniel supposa que ces pas appartenaient étaient à un médecin ou un infirmier parti à leur recherche. Ils arrivèrent au bout du grand couloir où ils s’étaient engagés, sombre et seulement éclairé par les lampes de secours. Ils ne savaient pas dans quelle direction aller pour rejoindre le service des admissions. Daniel eut alors l’impression que la géographie des lieux était différente. Ce couloir qu’il avait pourtant emprunté plusieurs fois n’était pas si long et menait bien au hall d’accueil, alors que ce n’était visiblement pas le cas. Anne le rassura : sa perte de connaissance avait certainement perturbé son esprit et que tout cela avait forcément une explication.

— On dirait que les murs ont fondu et il n’y a plus personne ici, vous trouvez vraiment ça rationnel ? cria Daniel. 

Non, ces événements n’étaient pas logiques, mais elle voulait avant tout éviter de céder à la panique.

— Votre front saigne, lança le jeune homme, médusé. 

Anne s’essuya à l’aide de la manche de son peignoir. Une violente vibration secoua alors son dos. Elle provenait du sol, comme si quelqu’un frappait contre le plancher. Alors qu’elle se penchait pour mieux écouter, une main gantée de noir surgit du plancher. Elle saisit Anne par une jambe et tenta de l’entraîner avec elle dans la fissure béante qui venait de s’ouvrir à côté de ses pieds. L’odeur fétide qui avait empli tout l’hôpital semblait provenir de cet endroit. Daniel se précipita vers elle et attrapa ses mains. Anne hurla et se débattit de toutes ses forces. En se penchant, Daniel reconnut la silhouette dans l’obscurité, tapie dans cette faille improbable. La chose leva la tête. C’était bien lui, l’homme en noir. Ce monstre n’était donc pas le fruit de leur imagination. […]

 

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3,99 euros, 228 pages, format ebook. Illustration de la couverture réalisée par Laurent Emonet.

 

 

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