Extrait de la novella « Le Magicien » – Opération « Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent »

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Dans le cadre de l’opération « Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent » que j’ai lancée par l’intermédiaire du collectif littéraire « L’Invasion des Grenouilles », je vous propose de découvrir un extrait de ma dernière publication, « Le Magicien » :

 

Le Magicien de Gaëlle Dupille

[…] Quelque chose brillait sur le corps de la momie, reflétant la lueur de la bougie. Il s’approcha davantage. L’objet était une bague, une bague en or ornée d’une large pierre rouge. Le sang de Sax ne fit qu’un tour. Le mort était le Grand Balthazar, cela ne fit aucun doute dans son esprit. Le mystère de sa disparition venait d’être résolu par trois coups de marteau. Il hésita entre joie et tristesse : joie d’être celui qui l’avait retrouvé et tristesse de le voir là, abandonné comme un animal. Il se souvint alors de son rêve étrange et des paroles de Lou, lui demandant de trouver et de porter la bague de Simon Balthazar. Évidemment, c’était un signe. Ce rêve était donc bien prophétique comme il l’avait supposé. Précautionneusement, il retira la bague du doigt de Balthazar, la nettoya et la mit à son annulaire droit. Elle était parfaitement à sa taille.

« Encore un signe du destin », pensa-t-il.

Il décida de ne révéler à personne qu’il avait trouvé le corps de Balthazar, pas tout de suite. Il allait encore le conserver quelques jours près de lui, comme un talisman. Il ne pouvait espérer être plus près de son idole et l’idée d’en être déjà séparé l’attristait. Après tout, il était sans doute là depuis dix ans, quelques jours ou semaines de plus ne changeraient rien. Il repoussa l’armoire contre le mur et ferma les yeux. Il eut soudain l’impression que la pierre qui ornait la bague était chaude et transmettait sa chaleur à tous ses muscles, ses os, comme si son corps tout entier s’imprégnait de son énergie. Il ne savait pas si cette sensation était réelle ou bien une invention de son esprit fertile, mais cela n’avait pas d’importance. Sax se rua sur le carnet et le crayon qu’il gardait à côté de son lit. Une idée incroyable de tour de magie venait de surgir dans son esprit, quelque chose d’inédit et brillant. Quelque chose qui, il n’en doutait pas, éblouirait Nina.

Sax ne put ignorer l’expression de surprise de Moreau lorsqu’il vit la bague à son doigt, le lendemain.

— D’où sortez-vous ce truc ? lança-t-il.

— Je l’ai fait faire, mentit Sax.

— On dirait celle que portait Balthazar.

— Oui, je sais, c’est pour cela que je l’ai fait fabriquer, conclut le magicien avant de s’en aller.

Il l’aurait juré, Moreau semblait presque avoir été effrayé à la vue du bijou. Il ne put s’expliquer une telle réaction devant un objet aussi inoffensif.

Durant les jours qui suivirent, la créativité de Mortimer Sax ne faiblit pas. Ses tours, plus spectaculaires les uns que les autres, éblouirent les spectateurs et firent l’admiration des autres artistes du Craft. Lorsqu’on lui demanda comment il parvenait à transformer un œuf de poule en perroquet adulte avec un simple mouchoir et un claquement de doigts, il répliqua modestement qu’il ne pouvait pas révéler ses secrets. Sa réponse fut la même lorsqu’il fit refleurir sur scène une plante totalement desséchée, simplement en passant ses mains au-dessus d’elle. En réalité, Mortimer ne savait pas comment il réussissait ces prouesses. Il lui suffisait d’y penser et le tour fonctionnait, quelle que soit sa complexité. Plusieurs nuits d’affilée, Lou et Balthazar étaient venus le visiter dans ses rêves. La créature lui avait promis qu’en échange d’un service qu’elle lui demanderait bientôt, elle lui accorderait le même don qu’elle avait accordé à Balthazar : celui de réaliser avec succès n’importe quel tour de magie. La pierre sur sa bague provenait de sa planète et elle disait agir grâce au lien télépathique qu’elle permettait de créer. Il se demanda ce que cet être aux pouvoirs apparemment immenses pouvait bien attendre de lui qu’il ne serait pas en mesure de faire lui-même. Quelle que serait sa requête, il s’exécuterait. Il était prêt à tout pour conserver ce don et l’aura qu’il lui conférait.

Rapidement, Mortimer devint plus sûr de lui. Sa timidité s’envola à mesure que son talent de magicien grandissait. Une transformation physique s’opéra également chez lui. Sa calvitie disparut progressivement et ses cheveux passèrent de blond foncé à noir sans que rien ne puisse l’expliquer. Sa silhouette s’affina, les traits de son visage se modifièrent. Ses pommettes parurent plus hautes, ses yeux plus grands, son nez, plus fin et plus long. Quant à ses joues, elles se creusèrent légèrement. Il semblait être un autre homme. Peu à peu, Mortimer Sax se mit à ressembler physiquement à Simon Balthazar et cette transformation ne passa évidemment pas inaperçue, notamment aux yeux de Pierre Moreau, dont l’inimitié envers lui demeurait aussi farouche qu’inexplicable depuis le jour de leur rencontre. Sax expliqua sa nouvelle apparence par une pratique assidue de la boxe et un régime draconien, mais il n’en était rien. Il était tout aussi surpris que son entourage lorsqu’un nouveau changement, souvent à peine visible, apparaissait au matin.

La qualité et l’originalité des représentations données au Craft firent rapidement le tour de la ville, comme à l’époque où Simon Balthazar y officiait. Les spectateurs se pressèrent chaque soir, de plus en plus nombreux, notamment pour voir Sax, dont le numéro avait été déplacé à la fin du spectacle, pour devenir son clou. Mortimer ressentit une immense fierté d’être ainsi devenu l’attraction du cabaret. L’ancien magicien insignifiant était devenu une star, celui pour qui on venait dans l’espoir de lui parler ou même de le toucher.

En ce jeudi après-midi brumeux, Sax se préparait pour son rendez-vous avec Nina. Il tenait à ce que le moindre détail soit parfait. Son œil droit était un peu rouge, sans doute à cause de son allergie à la poussière, mais ce n’était pas si visible. Enfin, ils allaient voir Loulou ensemble. Elle lui avait proposé de l’accompagner au cinéma il y avait si longtemps qu’il avait pensé que la jeune femme avait peut-être regretté son invitation et, après réflexion, n’avait pas eu envie d’être vue en compagnie d’un lourdaud tel que lui. Leur rendez-vous du jour prouvait qu’il avait eu tort, à moins que sa nouvelle apparence bien plus séduisante n’ait fait changer Nina d’avis. Il ne tenait pas à savoir pourquoi ce rendez-vous avait mis si longtemps à se concrétiser. Il s’en moquait, finalement. Il allait enfin pouvoir passer du temps avec elle loin du Craft, c’était tout ce qui comptait. Il ajusta son chapeau et se dirigea vers le large paravent en bois, situé près de la fenêtre, et derrière lequel il disait abriter le matériel pour les tours sur lesquels il travaillait. En réalité, il cachait tout autre chose. Mortimer n’avait pu se résoudre à se débarrasser du corps momifié de son idole, dont il était persuadé qu’il lui portait chance. Avant chaque représentation ou chaque rendez-vous important, Sax touchait le crâne du mort en s’inclinant devant lui avec respect. Il savait que personne ne serait en mesure de comprendre cette habitude pour le moins étrange et choisit de conserver ce secret pour lui seul. Lorsqu’il déplia le pan de bois, il recula d’un pas et sursauta de frayeur. L’espace d’un instant, il lui sembla que la tête de poulpe de Lou avait remplacé le crâne momifié de Balthazar.

— La nuit prochaine, je te demanderai de me rendre le service dont je t’ai parlé, avait-il dit avant de laisser à nouveau place à la face desséchée de Balthazar.

Était-ce une hallucination ? Il pensa qu’il s’agissait plutôt de télépathie entre lui et Lou, car il avait eu l’impression que la pierre rouge était devenue chaude durant ces quelques instants. Étrangement, il ne fut pas plus troublé que cela par cet événement pourtant surnaturel.

La séance de cinéma fut un agréable moment pour Mortimer. Il passa sans doute davantage de temps à observer sa voisine de siège qu’à regarder le film. L’histoire était intéressante bien qu’inattendue, mais le spectacle de Nina murmurant les dialogues écrits sur l’écran en tentant d’imiter les expressions de Louise Brooks était bien plus charmant encore. Lorsqu’ils sortirent de la salle bondée, ils croisèrent Cindy et Sandy, venues elles aussi assister à la projection. Mortimer était ravi d’être vu en compagnie d’une aussi jolie jeune femme, mais il préférait éviter que Pierre Moreau ne soit mis au courant de leur sortie car il tournait toujours autour de Nina, et il savait qu’il serait furieux même si rien ne lui en donnait le droit. Les jumelles du Craft étaient bavardes et promptes à raconter des ragots et de plus, elles connaissaient bien le jongleur, avec qui elles avaient plusieurs fois passé la nuit. Il était donc certain qu’il apprendrait vite cette anecdote.

Cependant, Mortimer avait changé. Il n’était plus l’homme timide et grassouillet qui fuyait la bagarre et cherchait à tout prix à se faire oublier. Si Moreau venait à se mêler de sa vie privée, il était prêt à l’affronter face à face.

Alors qu’ils rentraient au cabaret, où ils s’apprêtaient à donner une représentation quelques heures plus tard, Sax mentionna ses craintes au sujet de la jalousie que Moreau ressentirait lorsqu’il apprendrait leur rendez-vous.

— Pierre Moreau est un véritable imbécile, je lui ai dit plusieurs fois de me laisser tranquille, mais il fait semblant de ne pas comprendre. Il agit comme si je lui étais destinée. C’est indécent.

— Il ne vous plaît vraiment pas, alors, insista Sax, heureux de constater que Nina n’avait réellement aucun penchant pour le jongleur.

— Non, pas du tout. Il a un comportement si déplaisant et grossier…

— Il est pourtant séduisant, insista Sax.

— Il l’est, mais ce n’est pas mon genre.

Mortimer Sax ressentit une joie indicible en entendant cette phrase, dont il espérait que la suite serait que « lui » était le genre d’homme qu’elle appréciait.

— Quel est votre genre d’homme, alors, si ce n’est pas trop indiscret, bien sûr ? demanda Sax en souriant. Je ne voudrais pas vous mettre mal à l’aise.

— Nous sommes amis, alors je peux tout vous dire, murmura-t-elle afin que le chauffeur de taxi qui les ramenait chez eux n’entende pas leur conversation. Dans le film que nous venons de voir, Loulou a une amie, la comtesse Anna…

— Oui, répliqua Sax, qui ne voyait pas vraiment où elle voulait en venir.

— Vous avez vu, elles sont… comment dire ? Très proches.

Mortimer se remémora alors plusieurs scènes de ce film, où il était clair que la comtesse et Loulou, interprétée par Louise Brooks, étaient amantes.

— Que voulez-vous dire exactement, Nina ? continua le magicien.

— Moi aussi, je suis comme Loulou…

— Vous êtes une invertie ? s’exclama Sax à haute voix, parlant si fort que le chauffeur de taxi se retourna.

— Oui, j’aime les femmes, reprit-elle à voix basse. J’aime les hommes aussi, mais j’ai eu tant de déceptions avec la gent masculine,  qu’en ce moment, je préfère la compagnie des femmes en privé. J’espère ne pas vous avoir choqué.

Mortimer Sax était un homme plutôt ouvert d’esprit et avait pour principe que chacun était libre de faire ce qu’il voulait dans sa chambre à coucher sans que les autres n’aient le droit de s’en mêler. Il avait déjà rencontré des homosexuels et des lesbiennes à plusieurs reprises et leurs préférences sexuelles ne le gênaient aucunement. Mais là, c’était différent. Son cœur se serra si fort que sa respiration se coupa durant quelques secondes. Il pâlit sans doute à tel point que Nina ne put que le remarquer.

— Non, je ne suis pas du tout choqué, juste surpris, articula péniblement Sax après plusieurs secondes de silence.

Nina le serra dans ses bras.

— Vous êtes adorable Mortimer, le meilleur ami que l’on puisse souhaiter. Si j’aimais davantage les hommes, c’est un mari comme vous que je voudrais !

Le magicien ne sut que répondre. Il était extrêmement flatté d’entendre un tel compliment de celle qui faisait battre son cœur et ne savait pas s’il devait être heureux ou désespéré en cet instant. Il se ragaillardit en apprenant que Nina avait eu aussi de nombreux hommes dans sa vie et qu’elle n’excluait pas qu’un jour, cela puisse se produire à nouveau. Il allait tout faire pour lui donner envie que cette possibilité devienne très vite une réalité. […]

 

Extrait de la novella « Le Magicien », parue aux éditions L’Ivre-Book.

Ebook, 102 pages, 1,99 euros. Disponible dans la collection hommage à H.P Lovecraft, « Calling Cthulhu ».

Pour vous procurer cet ouvrage, cliquez ici.

 

 

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